Le secteur du nucléaire est en pleine mutation. Si, dans sa conception actuelle, la planification des interventions d’urgence porte sur plusieurs centaines de grandes centrales nucléaires fixes, elle pourrait à l’avenir concerner des milliers de petits réacteurs disséminés autour de la planète, y compris dans des zones reculées et sur des sites industriels. Certains de ces réacteurs seront peut-être mobiles et transportés à différents endroits par bateau ou par camion pour répondre aux besoins énergétiques. Le changement radical amorcé a des incidences importantes sur la préparation et la conduite des interventions en situation d’urgence nucléaire dans le monde.
Les petits réacteurs modulaires (SMR), les centrales nucléaires flottantes et les microréacteurs nécessitent de mettre en place des stratégies de préparation et de conduite des interventions d’urgence (PCI) adaptées aux caractéristiques qui leur sont propres. L’AIEA collabore avec les pays pour faire en sorte que les mesures de s?reté restent en phase avec l’innovation.
Les ? jumeaux numériques ?
Les progrès de la technologie nucléaire co?ncident avec un autre phénomène d’ampleur : l’essor de l’intelligence artificielle (IA). Cette dernière pourrait galvaniser les efforts de préparation des exploitants et des autorités pour faire face aux situations d’urgence nucléaire ou radiologique.
? à l’heure actuelle, il faut des mois pour élaborer des scénarios d’urgence et s’entra?ner à y répondre ?, explique Ryan Rockabrand, spécialiste de la PCI chargé de conseiller l’Administration nationale de la sécurité nucléaire et d’autres agences aux états-Unis. ? C’est un processus complexe qui exige un important travail de coordination. L’intelligence artificielle pourrait faire passer ces efforts à la vitesse supérieure et les optimiser. ?
Qu’en serait-il dans la pratique ? Des programmes d’apprentissage automatique collectent déjà d’importants volumes de données sur les centrales nucléaires en vue de faciliter la maintenance. à l’avenir, le personnel d’exploitation pourrait utiliser des modèles de langage, des drones et des robots ultra-modernes pour surveiller les centrales en temps réel.
à partir des données ainsi recueillies, les systèmes d’IA pourraient créer des ? jumeaux numériques ? (des simulations très précises de véritables centrales nucléaires) aux fins de simuler des scénarios, de calculer les risques et de mettre à jour les plans d’urgence, le tout de manière suivie.
? Une planification rigoureuse et des exercices réguliers n’en demeureront pas moins indispensables ?, ajoute Ryan Rockabrand. ? Cependant, l’IA nous aidera à intervenir plus vite et plus efficacement en cas d’incident. Elle nous permettra de nous adapter plus rapidement à de nouveaux risques. ?
Nouvelle technologie nucléaire : difficultés rencontrées et possibilités offertes
Les petits réacteurs avancés ont des caractéristiques particulières dont il faut tenir compte dans la planification des interventions d’urgence. Leur petite taille et leurs dispositifs de s?reté renforcés pourraient réduire la probabilité qu’une situation d’urgence se présente. Pour certains, ces facteurs ont une telle importance qu’il serait justifié de réduire la taille des zones d’application des plans d’urgence. En réalité, la situation est plus complexe.
? Les SMR sont souvent loués pour leur conception standardisée, mais cela ne veut pas dire que l’on pourra appliquer une solution toute faite à la planification et à la conduite des interventions d’urgence ?, explique Monica Dobbertin, coordonnatrice de la préparation des interventions d’urgence à l’AIEA. ? Il se peut que certains sites n’accueillent qu’un seul réacteur, mais d’autres pourraient exploiter plusieurs réacteurs interconnectés qui, ensemble, pourraient se rapporter aux dimensions de grandes centrales classiques. Nous devons adapter les plans de préparation et de conduite des interventions d’urgence à la configuration, à l’emplacement et au contexte d’exploitation spécifiques de chaque site. ?
Les réacteurs mobiles ajoutent un degré supplémentaire de complexité. La mobilité des centrales nucléaires à l’intérieur des frontières nationales ou au-delà de celles-ci nécessitera une coordination étroite entre les autorités de toutes les régions concernées pour assurer la s?reté et la sécurité du transit.
L’IA au service des interventions d’urgence
L’utilisation des nouvelles technologies pourrait également améliorer les équipements des premiers intervenants, ce qui renforcerait leur s?reté en contexte d’intervention. Ces derniers pourraient, par exemple, porter des lunettes de réalité augmentée affichant des données en temps réel, telles que les intensités de rayonnement dans le champ de vision, ce qui leur permettrait d’éviter les zones dangereuses sur les sites des interventions d’urgence.
L’IA pourrait également révolutionner la communication avec le public en situation d’urgence, l’un des piliers de la PCI. Le recours aux modélisations prédictives pourrait permettre aux autorités d’anticiper les informations fausses ou trompeuses avant même leur apparition. Sous la supervision d’experts, l’IA pourrait surveiller la mésinformation sur les réseaux sociaux et proposer rapidement des mesures pour y remédier. Les messages d’urgence pourraient être adaptés à différents publics en tenant compte de la langue, du niveau d’éducation, de l’age et d’autres facteurs, avec à la clé une communication plus efficace. Des robots conversationnels pilotés par l’IA pourraient aider des centres d’appel submergés à hiérarchiser les interventions pour faire en sorte que les personnes les plus touchées par une situation d’urgence soient les premières à recevoir une aide.
Malgré les promesses que l’IA laisse entrevoir, les experts préconisent la prudence dans son utilisation. ? En ce qui concerne le recours à l’intelligence artificielle en matière de PCI, la vigilance est de mise ?, prévient Ryan Rockabrand. ? Cette technologie recèle un grand potentiel, mais elle est toujours sujette aux erreurs. Elle nécessite des processus méticuleux de conception, des modèles très entra?nés et des humains expérimentés chargés de superviser l’IA et de prendre la décision finale. ?
Il est primordial de prendre des précautions pour faire face aux risques liés à la cybersécurité. Les experts recommandent d’utiliser des modèles d’IA dédiés sur site et sans connexion à Internet pour empêcher les pirates informatiques d’attaquer les systèmes critiques de s?reté.
Le r?le de l’AIEA
L’AIEA a adopté une démarche proactive vis-à-vis des nouvelles technologies et les intègre à la norme de s?reté intitulée ? Préparation et conduite des interventions en cas de situation d’urgence nucléaire ou radiologique ? (GSR Part 7). L’Agence aide également les pays à tenir compte des innovations dans leur planification des interventions d’urgence. Elle a récemment organisé des ateliers et des réunions techniques qui ont mis en lumière l’importance croissante de l’IA dans la communication en situation d’urgence nucléaire.
L’AIEA continue de recommander l’adoption d’une ? approche permettant de faire face à tous les risques ? concernant la préparation des interventions d’urgence pour faire en sorte que toutes les menaces potentielles soient prises en compte, que des grands réacteurs, des SMR, des centrales nucléaires flottantes ou des microréacteurs soient concernés.
? La préparation et la conduite des interventions d’urgence évolueront à mesure que de nouvelles technologies seront disponibles ?, ajoute Monica Dobbertin. ? En revanche, les prescriptions de s?reté sous-jacentes resteront les mêmes. ?
Tandis que le secteur nucléaire s’apprête à conna?tre la plus importante de ses transformations depuis des décennies, le recours à l’IA, à des modèles de réacteurs avancés et à des approches innovantes concernant la planification des interventions d’urgence pourraient contribuer à démocratiser l’électronucléaire et à le rendre plus s?r que jamais. La difficulté consiste à présent à veiller à ce que la préparation des interventions d’urgence évolue avec la même rapidité que les progrès technologiques. Pour ce faire, une coopération internationale en accord avec les orientations de l’AIEA sera primordiale.